
Cinéma spéculations
États-Unis, 2022
Titre original : Cinema Speculation
Auteur : Quentin Tarantino
Traduction : Nicolas Richard
Éditeur : Flammarion
410 pages
Genre : Histoire du cinéma
Date de parution : 22 mars 2023
Format : 153 mm X 240 mm
Prix : 25 €
3,5/5
Pour un nombre conséquent de cinéphiles ni trop jeunes, ni trop âgés, Quentin Tarantino est la référence incontournable en termes de passion du cinéma. A l’image de son aîné Martin Scorsese, le réalisateur américain fait au moins autant parler de lui à travers ses films – au nombre de dix pour l’instant, avec l’éternelle envie en suspens de prendre sa retraite – qu’en tant qu’encyclopédie vivante du cinéma populaire.
Grâce aux innombrables films qu’il a vus au cours d’une vie qui dispose d’ores et déjà de ses repères légendaires, comme son travail dans un vidéo-club, sa culture cinématographique compte parmi les plus recherchées et les plus appréciées du cinéma occidental. Et il n’hésite pas à la partager avec le public intéressé, devenant à son tour une icône, à la manière de s’exprimer singulière. Bref, si vous êtes nés entre les années 1980 et 2000, il y a de fortes chances qu’aucun cinéaste ne dépasse pour vous Quentin Tarantino dans la domaine du cinéma hollywoodien et de la vulgarisation de son histoire.
Cette passion de transmettre au plus grand nombre la soif insatiable de films, aussi confidentiels soient-ils, le réalisateur la traduit désormais par le biais de la littérature de cinéma. Après la mise en roman de son scénario de Once Upon a Time in Hollywood, il s’est attaqué avec « Cinéma spéculations » à une approche plus personnelle du cinéma. Au détail près que ce livre fascinant et facile à lire ne se penche qu’en périphérie sur la vie personnelle de son auteur. Tout juste évoque-t-il ses habitudes de jeune cinéphile pendant l’introduction et rend-il hommage à son mentor Floyd dans l’épilogue.
Sinon, Tarantino s’adonne à une analyse plus historique qu’esthétique ou thématique d’une douzaine de films. Ceux-ci avaient su confirmer dans sa tête d’adolescent précoce le choix d’un destin au service du septième art, qui, contre toute attente, allait être le sien. Une précision importante : quasiment tous ces films sont issus du cinéma américain des années ’70. La seule exception, Massacres dans le train fantôme de Tobe Hooper de 1981, ferme le livre avant l’avènement de la décennie suivante, visiblement détestée par Tarantino.

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Synopsis : Mêlant histoire personnelle, anecdotes truculentes, analyses et critiques de films, « Cinéma spéculations » offre au lecteur, entraîné par la verve unique et grisante de Quentin Tarantino, une fascinante leçon de cinéma et de vie. L’un des réalisateurs les plus talentueux et adulés de sa génération y transmet la passion née dans ses années décisives de formation, les années 1970. Ce fut l’époque des acteurs à la virilité moderne comme Steve McQueen, Clint Eastwood et Burt Reynolds, la rampe de lancement de carrières au retentissement aussi international que durable que celles de Robert De Niro et Sylvester Stallone, ainsi que l’âge d’or des réalisateurs téméraires tels que Don Siegel, Sam Peckinpah, John Flynn, Brian De Palma, Martin Scorsese et Paul Schrader.

Double ration de cinéma des années ’70
L’histoire que Quentin Tarantino raconte dans « Cinéma spéculations », c’est avant tout celle d’un gamin mordu de cinéma dès son plus jeune âge. Grâce aux pratiques d’éducation peu orthodoxes de sa mère, le petit Quentin avait en effet l’occasion de voir très tôt sur grand écran un nombre conséquent de films pas nécessairement adaptés à un spectateur de son (bas) âge. Car l’aspect le plus personnel qui sous-tend à rythme régulier l’ouvrage, c’est l’évocation d’une pratique cinéphile hélas révolue depuis de longues années. La révolution de la vidéo, puis celle des plateformes en lignes sont passées par là.
Or, comme le décrit Tarantino à maintes reprises et avec force détails, aller au cinéma à cette époque-là, dans les salles populaires de quartier à la double séance systématique, relevait le plus souvent du divertissement public de haut vol. Une ambiance d’euphorie généralisée que l’on n’a malheureusement pas souvenir d’avoir déjà vécu dans les cinémas français.
Et puis, en tant qu’historien du cinéma autodidacte et pourtant amplement avisé, Tarantino sait pertinemment la chance qu’il avait de découvrir les joies et les quelques peines de l’amour du cinéma au fil de cette parenthèse enchantée au début des années ’70. En à peine quelques années, il avait le privilège de connaître les émois collectifs provoqués par des films comme L’Inspecteur Harry de Don Siegel, Délivrance de John Boorman et Taxi Driver de Martin Scorsese.
Il était aux premières loges quand de grands cinéastes populaires à venir prenaient leurs marques dans la jungle impitoyable d’Hollywood, tels que Brian De Palma (Sœurs de sang) et Martin Scorsese (Taxi Driver). Et il a su s’enthousiasmer à un degré propre à cet âge-là de la découverte d’un nouveau monde, face aux derniers bras d’honneurs artistiques de maîtres éprouvés, proches du déclin, comme Sam Peckinpah (Guet-apens) et Don Siegel (L’Évadé d’Alcatraz).

En quête d’excitation
Cette joie immense des premiers coups de cœur cinéphiles, Quentin Tarantino la transmet d’une façon saisissante. Surtout, il s’abstient très largement à ramener la maestria des anciens, peu importe qu’ils s’appellent Peter Bogdanovich ou John Flynn, à lui-même. C’est-à-dire d’établir un lien poussif entre sa propre filmographie, certes globalement très solide, et les films qui ont pu l’inspirer, alors qu’il ne songeait même pas à se retrouver un jour au sommet de la pyramide hollywoodienne. Bien au contraire, chacun des chapitres dédié à un film fait un tour d’horizon hautement instructif sur le contexte dans lequel cette œuvre-là a été créée et ensuite reçue par le public.
Avec toujours ce savoir surabondant sur des champs plutôt obscurs du cinéma de genre, y compris les séries B et les pièces maîtresses de la blaxploitation. En ce sens, « Cinéma spéculations » est d’une pureté éditoriale remarquable, puisque majoritairement dépourvue d’une forme de narcissisme pouvant dénoter parfois lors des prises de parole publiques du réalisateur.
Ceci dit, il y a tout de même quelques légères lacunes et points d’interrogation à soulever après cette lecture somme toute très plaisante. A commencer par le choix des films, qui ne va pas bien loin en termes de perles rares à défricher. Jamais Quentin Tarantino ne prétend vouloir parler que de chefs-d’œuvre. D’ailleurs, il se garde bien de s’attarder sur Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, qu’il considère comme un film parfait, préférant consacrer l’avant-dernier chapitre du livre à un film ultérieur du réalisateur, déjà cité plus haut.
Mais on aurait bien aimé y voir abordés des titres moins rentrés dans les sentiers battus de la consécration que Bullitt de Peter Yates ou certains autres films mentionnés auparavant. De même, le propos et le point de vue restent extrêmement concentrés sur le cinéma américain de cette période restreinte, alors qu’on connaît le goût de Tarantino pour les cinématographies du monde entier et d’Asie en particulier.
Toujours en termes de propos, le discours de l’auteur relève à un rythme régulier de la célébration, voire de l’adulation de la virilité qui nous était jusque là inconnue de la part d’un réalisateur sans aucune affinité apparente avec une sensibilité queer. Cela peut prendre la forme de paragraphes entiers en guise de déclaration d’amour à peine larvée à des acteurs de la trempe d’un Burt Reynolds, effectivement très sexy dans sa tenue sportive dans Délivrance, ou de Barry Brown dans Daisy Miller de Peter Bogdanovich. Ce dernier, disparu bien trop tôt, a même droit à la publication de son article sur la toxicomanie de Bela Lugosi au beau milieu du livre.
Peut-être nous évertuons-nous un peu trop ici à lire entre les lignes ? Toujours est-il que pareille mise en avant se fait très rare, en comparaison, chez les actrices, dont seule Linda Haynes bénéficie dans le cadre du chapitre dédié à Légitime violence de John Flynn.

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Conclusion
Si vous aimez les films de Quentin Tarantino et sa cinéphilie exubérante, vous allez très probablement aussi aimer « Cinéma spéculation ». Il s’agit d’un ouvrage à la fois foisonnant et pointu, au langage courant, voire parfois très cru. Le passage sur le processus de stimulation sexuelle entrepris par Martin Scorsese dans la narration de Taxi Driver jusqu’au climax nous paraît en effet aussi dispensable que la confidence au détour d’une phrase sur les pratiques sexuelles de l’auteur.
Ces réserves anodines mises à part, il y a tout de même de quoi amplement se plonger d’une manière enthousiasmante dans ce que le cinéma hollywoodien des années ’70 a produit de plus excitant, quoique pas toujours de meilleur, comme Quentin Tarantino est régulièrement le premier à l’admettre ! Or, c’est dans ces analyses nuancées que l’approche du livre s’avère la plus probante, quitte à célébrer à un moment donné le talent de Paul Schrader en tant que scénariste et à descendre en flèche la deuxième moitié de son film Hardcore quelques pages plus loin …